TROUVER SON SPORT

...Cette année c'est décidé, on va s'y prendre à l'avance, on n'attendra pas septembre pour choisir notre sport. Reste juste à trouver quel sport. Nous, on veut un sport à pratiquer à deux, qui entretienne notre forme, qui nous apprenne de nouvelles compétences, qui nous défoule, et cette fois-ci on aimerait bien pratiquer ce sport plusieurs années. Que ça devienne notre sport.

Le mois d'août arrive et toujours pas d'Eurêka en vue. Un jour de petite forme, on se retrouve à zapper devant la télé, pour tomber sur une soirée spéciale arts martiaux : ça crie, ça gesticule dans tous les sens. On casse des briques, de la glace. J'apprends que mon chéri a fait du judo quand il était petit, le voilà à me raconter les échauffements, il ne sait plus très bien quelle ceinture il était, mais qu'il se sentait super bien après et qu'il roulait son kimono comme ça...

Ah, nostalgie de l'enfance, quand tu nous tiens...
Et nous on tient peut-être notre sport.

- Tu voudrais refaire du judo ?
- Ah non, je n'aimais pas ça.
- !?

Aurais-je raté un épisode ? En fait c'est l'échauffement qu'il aimait. Une lueur. C'est vrai que moi, j'aimerais bien un échauffement tonique et assouplissant. On avait démarré, il y a quelque années, le Viet Vo Dao, qui est un art martial vietnamien ; au bout d'un mois j'avais retrouvé mon écart facial perdu il y a des années et je me sentais plus tonique. Mais on avait arrêté parce que l'organisation du cours faisait que c'était les élèves qui s'apprenaient entre eux - bonjour les mauvaises habitudes ! - et qu'on nous parlait de nous inscrire pour un combat, alors qu'on n'avait rien appris. Mon chéri avait d'ailleurs récolté un orteil noir, et moi des bleus.

Donc, nous étions d'accord pour l'échauffement pratiqué dans les arts martiaux. Il s'agit maintenant de trouver un art martial qui nous convienne à tous les deux. Et je trouve l'Aïkido. Idéal pour moi : de la self-défense, un état d'esprit pacifique et audacieux qui se sert de la force de l'adversaire pour le vaincre, pas de compétition donc pas de combat. L'idéal aussi pour se sentir en confiance en toute circonstance. Et savoir nous défendre nous aurait permis d'être plus efficace à l'époque où nous avions été agressés ; notre agresseur étant imbibé d'alcool, ne sentant donc rien, mais avait une force démesurée qu'il aurait été alors facile de neutraliser, sans blessures pour personne. Je pense d'ailleurs qu'il serait plus utile d'apprendre ça à l'école, plutôt qu'apprendre à grimper à la corde lisse.
Ça vous sert vous la corde lisse ?

- Je veux apprendre à donner des coups.
- Mais si tu sais parer, c'est pas utile.
- Je ne veux pas faire de l'esquive.
- Mais ce n'est pas de l'esquive !

Rien à faire, il ne veut pas. Et comme je n'arrive pas à comprendre ses raisons, ça peut durer longtemps. Et ce serait tout de même dommage que choisir un sport de combat nous transforme en adversaire ! Après l'étape stérile du "on a qu'à faire chacun son sport", on repart dans les recherches. Internet, tel un chapeau de magicien, on tapote, on tapote et voilà qu'apparaît un nouveau sport : le Jujitsu.

Le Jujitsu serait le sport complet, dont le judo serait une partie de la discipline. Ce serait le vrai art martial pratiqué par les samouraïs. Il comprend également une partie self-défense et une partie karaté. Mon chéri trouve une adresse dans le 13ième ; car là est aussi notre condition : du sport dans le quartier. Par expérience, on sait que dès qu'il faut traverser Paris, la motivation s'altère.

On a le sport, on a le lieu, il nous faut maintenant le kimono. Et là aussi mon chéri trouve une tenue originale pour nous deux. On va à la Fnac trouver des bouquins sur ce sport ; on trouve une BD qu'on lira au fur et à mesure le soir. On se voit déjà avec la ceinture marron. L'investissement est total ! Puis on reçoit les kimonos dits tribaux ; le pantalon est un immense pyjama, on pourrait en mettre trois comme nous ! Déjà on planifie nos semaines désormais hyperbookées ! Un petit tour chez Décathlon, j'achète des tongs pour tatami, on réfléchit ce qu'on va mettre dessous le kimono...

Ce week-end l'association de Jujitsu tient un stand au centre commercial ; on discute avec une des élèves. Elle nous dit qu'il y a une bonne ambiance parce qu'on fête les ceintures et les anniversaires ; ce qui n'est pas ce qui m'emballe le plus. En revanche, l'association fait un prix intéressant pour les couples, fournit les ceintures blanches, qu'on prenne 1 ou 3 cours par semaine, c'est le même prix et en plus à partir d'octobre, on peut profiter gratuitement de cours de Taïso, "une préparation du corps, forme et équilibre". On en a l'esprit tout sautillant.
On a aussi le droit à 2 cours à l'essai et ça commence lundi. Évidemment pour nous il n'est plus question d'essai. On fait les derniers achats, car il faudra du change. Nous voici dans les starting-blocks pour commencer lundi !

Enfin lundi soir : on arrive ¼ d'heures en avance. Des élèves - je suppose - campent devant l'entrée du gymnase. Le prof arrive juste à l'heure ; ce qui signifie que le temps de se changer, c'est plutôt à 7H15 le début des cours. Pas un mot pour les nouveaux comme nous ; faut suivre ; on se retrouve dans des vestiaires collectifs : je garde le sac.

On se retrouve tous devant l'entrée du tatami. Le prof, ce type que je n'ai encore jamais vu, me lance : "Faut virer ta quincaillerie !", comprenez mes bijoux, et je reçois en prime en pleine tête la ceinture blanche, qui doit certainement m'être destinée ! Quelle délicatesse ! Ce n'est pas la politesse qui va l'étouffer celui-là. Serais-je la seule à me formaliser ? C'est ça la bonne ambiance ?

De surcroît, je ne ressemblais pas à Mister T ! J'avais déjà enlevé tout ce qui était dangereux, comme pour n'importe quel sport, notamment pour le Viet Vo Dao ; je ne vois pas en quoi une fine chaîne ras du coup puisse être gênante. Le problème ne peut être qu'ailleurs...

- Faut aussi enlever les alliances !
- Il n'en est pas question !

Mais on est où là ? Même dans les prisons on garde les alliances !
- Et si il se casse une phalange, ton mec, faudra bien lui scier son alliance...

Je propose qu'on attende que ce charmant cas d'espèce se présente pour la retirer, et retirer la mienne...
Il doit avoir un problème avec les couples, lui ? En tout cas il est clair que moi il me pose problème.

On entre dans la salle, nous d'un côté en ligne, le prof en face. Le type, la coupe militaire, commence son discours : qu'il ne faut pas arriver en retard, qu'il accorde seulement à certains ce droit exceptionnellement, qu'il ne nous acceptera pas pieds nus dans les couloirs des vestiaires... ; puis nous demande de nous présenter. Et voilà qu'il me fait le coup du Madame ou mademoiselle ? (1) et ça, ça ne rate jamais, c'est très mauvais signe. Et je lui réponds de façon nette et sans appel Madame .

Mon chéri et moi nous sentons de plus en plus mal à l'aise. Je rappelle qu'il s'agit d'un cours d'adulte, et que même pour un cours d'enfant, je ne valide pas ce genre de rapport de domination malsaine. Curieusement, lui ne se présente pas. Nous ne savons pas du tout à qui nous avons affaire, en fait !

Et commence ce qui est censé être un échauffement : on court autour du tatami.
Ça me rappelle les mauvais profs de gym à l'école, ceux qui nous faisaient courir, histoire de bien nous fatiguer, pendant qu'eux restaient assis ou papotaient. Nous n'étions pas dupes : il y avait suffisamment de recoin pour faire des pauses. Certains poussaient même le jeu à s'en fumer une ! Ah, l'EPS (Education Physique et Sportive), à croire que c'était à quel prof battrait le record d'accidents, tels des claquages, des entorses.... et ce, en toute impunité !

Là, pas de recoin. On doit sauter à cloche-pied maintenant, les chevilles à froid, puis marcher en canard : on dirait des chevaux à qui on fait faire du manège...
Etant donné que nous avions fait du Viet Vo Dao, je sais ce qu'est un échauffement spécifique pour les arts martiaux. Je rappelle qu'un échauffement est fait, comme son nom l'indique pour échauffer, éviter les courbatures, pas si anodines que ça puis qu'il s'agit tout de même de déchirures (2), protéger les muscles, les articulations de tout risque d'accident, en chauffant, en assouplissant.

Alors que je "galope", le gars me dit :
- J'espère que tu travailles pas demain !
- Ben si évidemment !

C'est quoi cette question ? Je n'ai pas une tête à travailler ! Et vas-y que je te tutoie ; il y a une demie heure, ce type ne m'avait jamais vu ; mais quoi, c'est l'esprit sportif ma cocotte ! Pour moi l'esprit sportif serait plus un esprit sain dans un corps sain. Apparemment, on n'a pas les mêmes références.

Il est en train de nous fatiguer, c'est ça qu'il appelle l'échauffement !

- Allez, en place, vite ! Vous me faites dix pompes ! Allez plus vite que ça !

Et maintenant des roulades.
Et de nouveaux des pompes ; faut tenir, tel semble être le challenge !
Et là, faut ramper par terre et avancer juste avec les bras.

Petite précision : je n'ai jamais rencontré ce prof, qui ne connaît donc rien à mes antécédents médicaux, ni mes limites sportives. C'est donc du pur n'importe quoi. On avance à coup de plus vite que ça. À près de quarante ans, je connais mes limites, ayant en plus pratiqué plus de 15 ans de danse classique, je connais mes muscles, et leurs réactions. Je ne comprends pas pourquoi on n'a même pas le temps de boire, qu'aucun mouvement doux, et assouplissant n'a encore été pratiqué. Mais lui se sent en pouvoir sur nous. Je ne reconnais à personne la légitimité de ce pouvoir, ni sur moi-même, ni sur les autres. J'ai la confirmation que nous sommes mal tombés, c'est un incompétent.

Reste encore une question : combien de temps encore allons-nous rester là ?

Nous voilà rendu à la fin de ce qu'il appelle les échauffements. Nous sommes transpirants, d'où peut-être la confusion chez les autres élèves. Il faut se mettre à deux : on se met ensemble avec mon chéri. L'autre lance à la cantonade qu'il sépare les jumeaux ; comme si nous étions des enfants, et qu'il allait nous donner une leçon ! Le monsieur va là, et mademoiselle, je vais la mettre... c'est Madame , je réponds. Et le voilà à brailler.

- Et moi j'ai décidé de c'était "mademoiselle", c'est moi qui décide ! (3)
- C'est certainement pas vous qui allez décider comment m'appeler ! Il a vraiment un problème ce type ! je crie à mon tour.

Mon chéri s'approche.
- Laisse c'est un connard, viens on se casse !
- C'est un malade, ce type !

Non seulement c'est moi qui décide comment on m'appelle, mais en plus c'est moi qui décide si je vais sortir ou pas mon carnet de chèques, parce qu'il a oublié un petit détail La-Coupe-militaire , c'est que je suis cliente, potentielle ou non...
Mais ça, c'est pas encore bien clair dans sa tête.

Et comme si ça ne suffisait pas, cet abrutis dit à mon chéri que si il veut il lui donne rendez-vous dans une heure pour lui faire sa fête, si il veut... Quelle déontologie ! Il a visiblement raté la partie psy des arts martiaux ; son truc, ça doit être l'aspect "cogne".

Enfin, on quitte cette zone avilissante. Je ne veux même pas répondre à ça : c'est trop bas. Même si je suis dans tous mes états. J'ai qu'une idée, partir. Il me reste un dernier effort : retourner au tatami pour réclamer les clés des vestiaires fermés à clé. Vite quitter ce lieu. Je rythme mon rhabillage à coup de "quel con, quel con, quel con..."

Quel soulagement, on est enfin dans la rue.
Ce type m'a tellement exaspéré que j'ai eu pour la premier fois de ma vie une violente remontée acide dans la gorge, qu'il me faudra trois jours à soigner à coup de Gaviscon. En état de choc.

Bertrand lui aussi, se sentait mal depuis le début. Il était d'ailleurs le premier sorti des vestiaires, à finir de s'habiller dehors, pour s'épargner les blagues viriles et la zigounette à l'air de La-Coupe-militaire ; du genre à avoir opté pour le total look viril !

De mon côté vestiaire femme, c'était la bise imposée, forcing que j'ai réussi à détourner ; ça me semble d'autant plus déplacé qu'on est à moitié dévêtu : j'ai jamais vu ça ailleurs. C'est ça aussi la "bonne ambiance" ? Pour ma part je me sens autant mal à l'aise à me déshabiller devant un homme que devant une femme ; donc les vestiaires collectifs ne sont pas ma tasse de thé. Et moi aussi j'ai eu le droit aux parties génitales à l'air de l'une d'entre elles ! Ce qui m'avait fait moi aussi déguerpir, pour nous retrouver mon chéri et moi, seuls dans les couloirs... Déjà un signe, déjà là on aurait dû partir. Mais on ne pouvait pas savoir, non ?

Et nous qui nous voyions trois, voire quatre fois par semaine à faire du sport. Faut maintenant nous désincruster ça de la tête, et raturer dans les agendas. Par moments, on se demande si on n'a pas rêvé.
Et qu'est-ce qu'on va faire des kimonos ? Et le sac acheté exprès ? On pourrait les vendre sur eBay ? Je pourrais utiliser les tongs en chaussons ?

Au moins cette expérience nous aura soudée ! On ne s'est pas laissé faire. C'est toujours de la dignité de gagnée ! C'est sûr le prix était très correct, seulement on n'avait pas compté le prix de l'humiliation dedans ! En fait ça revenait à un coût exorbitant ces cours !

Je ne peux m'empêcher de m'interroger : les Fédérations d'arts martiaux ne donnent-elles pas trop de pouvoir à des gens qui n'en ont pas la compétence psychologique, étant donné que c'est le professeur qui décide de l'obtention des ceintures, ce qui peut susciter une soumission malsaine des élèves . Nous sommes adultes, nous avons fait face. Qu'en serait-il pour des enfants ? Il est inquiétant que ce genre de personne puisse avoir ce pouvoir. Cela donne en plus une vision dénaturée du sport.

Mais ça ne répond pas à notre question : qu'est-ce qu'on fait comme sport ?
Certes, on va déjà attendre de s'être remis de la séance. Comme on pouvait le prévoir, on est perclus de courbatures ; on n'aurait même pas pu y aller à son cours du mercredi. On avait pourtant fait que l'échauffement, censé nous éviter les courbatures ! Ultime confirmation, au cas où on avait un doute, sur l'incompétence du gars...

Dur de trouver son sport et le bon prof qui va avec ! On comprend maintenant l'amplification du jogging. Cette année, on va peut-être devoir "faire notre Sarkozy", et courir dans les parcs !

Laurence Waki - octobre 2007


(1) Voir mon livre "Madame ou mademoiselle" aux éditions Max Milo.

(2) Les courbatures sont des lésions, voire des déchirures des fibres musculaires. Ces lésions sont visibles au microscope. Même si cela cicatrise, il est préférable de conserver ses fibres musculaires intactes.

(3) Décidément pas un détail ! Voir l'article dans 7evident.fr "Mademoiselle, un détail ?"