SI J'AURAIS PU...
...Une jeune femme, âgée de 18-19 ans, noire. Elle est toute pimpante. Jusqu'ici c'est parfait. Automatiquement, je fais la correction dans ma tête. "Si j'avais pu, je serais descendu". Concordance des temps, conditionnel... Enfin ces choses qu'on apprend à l'école. Pourtant en France l'école est toujours obligatoire jusqu'à 16 ans, non ? Ce qui signifie que cette jeune femme, qui parle sans accent étranger, a eu des cours de grammaire, tout comme moi d'ailleurs. Mais comment expliquer une telle faute dans son langage ? Aurait-on oublié de lui apprendre ce qui est un B.A.-BA de la langue française ? Quand j'étais enfant, je me repassais en boucle les disques des sketches de Fernand Reynaud : la table de multiplication, la panse de brebis farcie... tous ses sketches qui provoquaient l'hilarité dans le public, un public populaire dois-je le préciser. Il est évident que la jeune femme croisée tout à l'heure n'aurait pas ri. Tout simplement parce qu'elle n'aurait pas compris. La faute qui me faisait rire enfant, est pour elle sa façon de parler. Ce genre de faute m'écorche l'oreille ; automatiquement j'ai besoin de corriger ; pourquoi pas elle ? Mais qu'a-t-elle appris en cours de français ? Quel genre de prof de français avait-elle ? Il est jeune, plutôt séduisant et vient de remporter avec son livre "Entre les murs", le Prix France Culture-Télérama ; le voilà donc médiatisé. François Bégaudeau n'est pas seulement auteur, il est aussi prof, prof de français, et d'ailleurs son livre parle d'une classe. Je ne pourrais rien dire sur le livre, je ne l'ai pas lu, mais j'ai été choquée par ce qu'il a dit à une émission. Il estime qu'il ne faut pas fatiguer les élèves en leur apprenant le passé simple ! Supposant également que ça ne leur servirait pas ! Il parle là d'élèves dit "difficiles", signifiant je suppose, un mix de difficultés scolaires, milieu défavorisé, précarité, et autres mauvaises cartes. Certainement que leurs parents emploient rarement le passé simple pour s'exprimer, mais vous connaissez beaucoup des gens, quel que soit le milieu social, qui parlent au passé simple ? Ce temps de la narration est principalement utilisé dans la littérature, et permet donc la lecture du premier polar venu ! Chez moi non plus, on ne parlait pas "en" passé simple ! Et quelle utilité d'apprendre à l'école ce que je savais déjà ? L'élève est au contraire là pour apprendre, donc apprendre ce qu'il ne sait pas. Même d'en savoir plus que ses parents. Ce qui est fatigant en revanche c'est de ne pas pouvoir avancer, de ne pas pouvoir progresser. Mais apprendre, c'est se projeter, c'est ouvrir son champ de possibilités, c'est se dépasser. Pendant que d'autres jouent aux échecs, au poker,... les voilà cantonnés à jouer à la bataille toute leur vie. Qui ne s'ennuierait pas, dans ces conditions, surtout si on leur laisse croire qu'ils ne sont capables que de ça ! Décidément, je n'arrive pas à croire ce que j'ai entendu, peut-être ai-je mal compris, qu'il s'agit d'un contresens. Si vous lisez ces lignes, François Bégaudeau, n'hésitez pas à m'informer : je serais ravie d'apporter un rectificatif ! La langue ne sert pas seulement à parler, elle sert à penser. Maîtriser sa langue, c'est pouvoir agir, se comprendre, choisir sa vie. Mal s'exprimer et manquer de vocabulaire vont de pair. Des neurobiologistes (1) ont d'ailleurs constaté une corrélation entre la quantité de vocabulaire d'un individu et l'épaisseur de son cortex cérébral (2) ! Ce dernier s'épaissirait avec la richesse de vocabulaire. Le cortex cérébral permet la mentalisation, c'est-à-dire la faculté de mettre des mots sur son ressenti, ce qui permet de maîtriser ses élans émotionnels négatifs, notamment l'agressivité. On peut en conclure : un individu possédant peu de vocabulaire signifie un cortex mince, une diminution à mentaliser, donc une diminution à contrôler son agressivité. Mais que vont devenir ces 65000 jeunes (3) chaque année, qui sortent du système scolaire après 16 ans, en situation "d'insécurité linguistique" ? Auront-ils la possibilité de choisir leur avenir ? Le langage mal maîtrisé est un marqueur social qui stigmatise, quelles que soient les compétences, les réelles aptitudes. Mais comment est-ce possible que 15% (4) des enfants qui arrivent au collège soient en difficulté ? Voire même 21 à 35 % (5). Mais que font ces enfants à l'école ? Comment se fait-il que ces enfants arrivent au collège sans savoir lire et écrire correctement ? Pourquoi les fait-on en passer en classe supérieure ? C'est au sortir du CP que les enfants doivent savoir lire et écrire. Au vue de ce genre de problème, il serait logique de trouver des moyens pour que tous les enfants quittent le CP en sachant lire et écrire. Mais voilà qu'une autre logique, uniquement économique, pour ne pas dire cynique, va amplifier ce phénomène. Il s'agit désormais de réduire le nombre d'enseignant-fonctionnaire. C'est décidé comme ça. Dans quel but ? Réduire les frais de l'état, à tout prix, quel qu'en soit le coût sur l'idée républicaine de l'école. Réduire, voire supprimer les redoublements, sert uniquement à faire des économies, et répondre à l'objectif de réduction du nombre d'enseignants. Peu importe les casseroles que l'enfant traînera chaque année. Je vous avais prévenu pour le cynisme !
Alors réduire le nombre d'heures d'école des primaires, est-ce bien sûr que c'est dans l'intérêt des enfants, et de leur avenir ?
Laurence Waki - novembre 2007 (1) Cerveau & Psycho, avril 2007. (2) Le cortex cérébral : couche de substance grise située à la surface des hémisphères cérébraux, contenant les corps cellulaires de neurones et responsable des fonctions les plus élevées du cerveau. (Le Petit Larousse 2005) (3) & (4) Métro, le 30 octobre 2007. (5) D'après un rapport de 1998 cité par Jean-Paul Brighelli dans " La Fabrique du Crétin", "de 21 à 35% des élèves qui entrent au collège ne maîtrisent pas le niveau minimal des compétences dites de base en lecture et en calcul." |
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