PSEUDO EXPLICATIONS PRÉHISTORIQUES DES DIFFÉRENCES HOMME/FEMME

 

...- Qu'est-ce que tu veux pour ton anniversaire ?
Cette année, je suis grande, j'ai dix ans et je choisis comme cadeau des beaux livres. Chez le libraire, je trouve un beau livre sur les chats, un autre sur les fonds sous-marins (certainement l'influence Cousteau !) et un sur la préhistoire.
Pourquoi la préhistoire ? Quelles étaient mes questions ? Impossible de me souvenir... Par contre je n'ai jamais vraiment lu ce livre, qui figure toujours dans ma bibliothèque. Mais je l'ai feuilleté des heures et des heures, recopiant des dessins, me faisant peur avec des squelettes, avec certainement le défi de regarder le plus longtemps possible ces restes de cadavres.

Mais qu'à bien pu comprendre l'enfant de 10 ans ? je veux dire l'enfant de sexe féminin. Comment comprendre que mes ancêtres étaient des garçons ? parce que partout dans les dessins, il n'y avait que des hommes ; pour seulement un nombre infime de femmes qui, soit allaitaient, soit semblaient attendre, toujours passives. Et puis le héros de l'histoire, celui qu'on met en couverture, c'est l'homme, le mâle ; et moi à 10 ans, je veux aussi être le héros. D'ailleurs moi aussi je suis un homme, non ?

prehistoire male

Toutes ces questions embarrassaient mon entourage. Comment expliquer à une fille, qu'elle peut et ne peut pas être un homme. Faut dire que même pour les dessinateurs, ça n'a pas l'air d'être très clair. Avec un titre tel que "L'ascension de l'homme"(1), vous allez me répondre que c'est le mot homme au sens humain . Mais alors pourquoi en couverture, j'ai un homme version mâle avec une lance qui escalade un rocher ? Et pourquoi, quand j'ouvre mon livre, on voit en six dessins une reconstitution de l'évolution, qui commence par un animal style lémurien, puis un singe qui se redresse à chaque fois pour devenir, vous devinez quoi ? un mâle, toujours avec sa lance d'ailleurs !?

evolution hommeevolution homme

Est-on bien sûr que l'on parle de l'humain ?

- Mais il date de quand ton livre ?
L'édition originale anglaise date de 1976, et l'édition française, les éditions Solar, date de 77. Il y a tout juste 30 ans ! pas de quoi justifier des moeurs très anciennes tout de même ! D'ailleurs, le livre est préfacé par notre célébrissime paléontologue national, Yves Coppens, à l'époque sous-Directeur au Muséum National d'Histoire Naturelle. Ça vous cautionne un livre une telle préface.
Mais toujours le même glissement dans le sommaire : Qu'est-ce que l' homme ? / Le comportement de l' homme /.... / Avant Adam /. Mais là, c'est sûr Adam c'est bien un mâle. Ce qui équivaut à ne parler que de la lignée masculine ?
Parcourons maintenant les illustrations. Ces illustrations qui ont un fort impact, parce qu'elles sont des mises en scène du quotidien, sur lesquelles il est tout de même plus facile de s'identifier qu'un morceau de crâne ou un silex. Partout ces mâles actifs, chasseurs, artistes, guerriers, et ces femmes collées à leurs progénitures, passives, en figuration ; quel modèle de femmes pour l'enfant que j'étais ! C'est évident que pour les dessinateurs, le mot homme signifie mâle.

prehistoire village

D'ailleurs la linguiste Marina Yaguello (2) définit le mot homme comme "une équation inconsciente entre le mâle et l'espèce humaine". Au départ, il n'y avait pas de confusion : en latin homo signifie humain et vir le mâle. Mais on ne sait par quelle opération, homo s'est transformé en homme, en mâle donc, confondant ainsi le mâle et l'espèce humaine. On ne peut l'attribuer au hasard : car comme le rappelle la linguiste, on a fait pareil pour les blancs et les noirs ; l'homme est blanc, sinon le noir c'est un noir, ou un black. Ce qui fait que quand le mot homme est employé, on est toujours dans le suspense de savoir si cela concerne aussi les femmes ou si on contraire, elles en sont exclues. Ce qui peut être pénible quand on lit un article, pour s'apercevoir dans le dernier paragraphe que cela ne concernait que les mâles, soit 50% de l'humanité.
Là où c'est souvent flagrant, c'est dans les commentaires animaliers, où le mâle est considéré comme le référent de l'espèce. Voici un exemple, trouvé dans la presse :
Le papillon Spodoptera littoralis (noctuelle ou ver du cotonnier) a une façon bien particulière de chercher des femelles.(..) Cerveau & Psycho, mars 2006.
Sous-entendu, quand on parle de l'espèce, c'est le mâle qui la représente : même pas besoin d'indiquer qu'on parle du mâle !
Ce qui montre que l'ambiguïté du mot homme n'explique pas toute la confusion qui est faite entre le mâle d'une espèce et l'espèce elle-même. Comment expliquer que des scientifiques de haut niveau puissent faire cette confusion ? N'est-ce pas faire preuve de manque d'objectivité. Mais peut-on parler d'objectivité scientifique ?
N'oublions pas non plus que pendant longtemps nos scientifiques étaient uniquement du sexe masculin, d'où peut-être une identification plus évidente à nos ancêtres masculins, s'imaginant eux-mêmes en situation...

Nombreux titres d'ouvrages de Yves Coppens portent le mot homme, jusqu'à son dernier livre sorti en février 2007, "Le Sacre de l'homme". Pourtant choisir le mot homme pour parler de l' humanité semble faciliter une interprétation sous-jacente de la femme absente et/ou passive, qui serait un élément mineur de la construction de l'organisation sociale à l'époque préhistorique. Au mieux, les femmes sont utilisées pour l'intendance, pour assister l'homme dans ses actions. Mais comme le rappelle Pascal Picq, "l'idéologie de la domination masculine, comme l'éternel féminin, procède de la culture, donc de l'Histoire". Pascal Picq (3) paléoanthropologue au Collège de France, se dit "stupéfait de constater qu'aucun commentaire n'a dénoncé ces clichés sur la femme, véhiculées par "L'odyssée de l'espèce" et surtout "Homo sapiens", deux documentaires fictions récemment diffusés à la télévision. Ces films transmettent l'idée que seuls les mâles acquièrent la bipédie, en plus de l'invention de l'outil, du feu, de l'agriculture... perpétuant ainsi le mythe de la femme inférieure. L'explication du silence autour de ces mensonges lui fait dire qu'il "suffit que la science réactive de vieux mythe pour que cette vision de l'humanité soit acceptée sans aucun esprit critique". Pourtant ces documentaires ont été "cautionnés" par Yves Coppens, avec qui Pascal Picq collabore au Collège de France ; ils ont d'ailleurs écrit plusieurs livres ensemble... Y'aurait-il de l'eau dans le gaz ? Ce qui est évident c'est qu'il y a des divergences parce que la préhistoire est toujours en train de s'écrire.

Pascal Picq cite l'exemple d'un paléontologue, Jean Chaline, qui proposait il y a dix ans, un scénario qui se situait dans une région d'Afrique centrale, où pourtant aucun fossile n'avait été découvert ; il posait l'idée d'un ancêtre porteur d'une mutation, uniquement chez le mâle, qui devient bipède parmi des femelles encore à 4 pattes. Selon ce scénario, c'est donc le mâle seul qui fabrique un hominidé bipède, la femelle n'étant qu'une matrice... Signifiant ainsi que, c'est l'homme qui fait évoluer l'espèce, la femme, elle, reste au stade inférieur, même pas humaine : ainsi en va l'explication de l'infériorité "naturelle" de la femme. Alors que c'est au mâle, grâce à son courage et à sa chasse, qu'on doit la survie de l'espèce.

Qu'en est-il de cette théorie aujourd'hui ? Ce qui est sûr c'est que les paléontologues confrontent des théories et non des certitudes. Et que ces théories devraient être relayées comme telles par la presse et les vulgarisateurs, et non comme des vérités scientifiques.

Et si aujourd'hui encore nous en sommes au stade des théories, imaginez ce que cela pouvait être au XIXe siècle, date de la naissance de l'étude de la préhistoire ! Car la paléontologie et l'archéologie sont nées au milieu du XIXe siècle. Il s'agit de reconstruire à partir de vestiges anatomiques et culturels, l'histoire très ancienne de l'humanité. Jacques Boucher de Perthes a démontré l'existence de l'homme fossile, s'opposant à l'avis scientifique de l'époque fidèle à Cuvier, qui ne croyait pas à la possibilité de restes humains dans le sol ; par principe certainement ! ou possibilité pas assez catholique ?! Et c'est grâce aux naturalistes anglais, que la thèse de l'homme fossile a reçu approbation en 1859, date qui devient donc la naissance de la fondation de la préhistoire scientifique. Commence la recherche de fossiles, mais aussi la fabrique de faux fossiles ! Il s'agissait d'apporter des preuves, de nourrir la science à partir de cadres théoriques très rigides, cadres nourris de préjugés du XIXe siècle. Il s'agissait donc de faire coller les objets trouvés à des idées toutes faites, un paradis rêvé pour les falsificateurs, surtout quand les vrais se font rares. Parmi les idées toutes faites, une de celles qui règne en maître est bien évidement l'infériorité naturelle de la femme. On va donc s'employer à rechercher chez nos ancêtres, la preuve de la légitimité de la domination masculine dans la sphère publique. Mais comment trouver des preuves avec si peu d'éléments déterrés ?

- Faisons comme si, ont dû se dire nos scientifiques, et partons du principe "naturel" de l'infériorité de la femme, et de sa place au foyer, tandis que l'homme, dit le chasseur rentre triomphalement de sa journée de travail - je veux dire de chasse - acclamé comme un général victorieux.

Comme le confirme Claudine Cohen, paléontologue, qui rappelle que toute approche scientifique des cultures du passé s'inscrit dans un contexte chronologique, politique et culturel du présent, imprégnés de ses cadres mentaux et de ses fantasmes ; l'ego du chercheur est encore plus influent pour la préhistoire, car les documents sont rares, les vestiges fragmentaires et muets. D'où l'importance de l'imagination pour pallier les lacunes et transmettre un récit. Alors on raconte l'homme préhistorique, pensant parler de l'humanité. On justifie la division sexuelle de la société, en affirmant que c'était comme ça à l'Origine. Et chaque fois, la place des femmes évolue avec l'évolution des mentalités des chercheurs... ce qui est curieux, c'est que jusqu'à aujourd'hui, on est toujours parti du postulat qu'il y avait une division sexuelle à l'époque préhistorique.

Et Catherine Vidal (4) neurobiologiste, de poser La question : "Mais que sait-on réellement de la vie sociale de nos ancêtres ? ". Très peu de chose, nous informe-t-elle : de nos ancêtres de la préhistoire jusqu'au passage à l'homo sapiens il y a 200 000 ans, il a été trouvé deux squelettes identifiables et une trentaine de crânes. "Ce n'est pas avec si peu d'indices que l'on peut savoir à quoi ressemblaient les populations et encore moins comment se répartissaient les rôles entre les sexes pour subsister."

Et pourtant avec ces seuls deux squelettes certains s'en servent pour justifier les différences homme/femme et ça fait des best-seller ! Comme le confirme Alain Testart (5) anthropologue, on ne dispose d'aucune donnée directe pour étudier les rapports homme/femme dans la préhistoire, qui n'ont laissé aucune trace. Personne ne peut affirmer quoi que ce soit à ce sujet ; si on peut dire qu'ils taillaient des silex, on ne peut pas dire qui les taillait. Le reste n'est qu'extrapolation.

Mais ce n'est pas tout, non seulement on a peu de squelettes, mais en plus on ne peut établir avec certitude le sexe de ces squelettes !! Ce qui signifie notamment que la fameuse Lucy, balancée par les médias - avides de sensationnalisme, donc de raccourcis - comme étant notre grand-mère à tous ne peut en aucun cas être identifié avec certitude comme étant un squelette de sexe féminin ! En voilà un scoop, pour les non-paléontologues que nous sommes ! Notre Lucy, est peut-être aussi bien Lucien. Comme le précise, entre autres scientifiques, Évelyne Peyre (6), paléoanthropologue, qui prévient que l'on est encore dans le dilemme. Parce que déterminer le sexe d'un squelette - même contemporain - est un exercice très difficile ; pour identifier le sexe d'un squelette il faut de nombreux critères, rarement réunis dans les restes de nos ancêtres. Contrairement à toutes les bêtises que l'on nous a racontées, "la morphologie osseuse varie beaucoup d'un individu à l'autre"; quant "à la recherche du sexe des os, l'anthropologue est donc confronté aux effets du social inscrits dans le biologique, c'est-à-dire un sexe biologique déterminé non par les gènes, mais par le genre, à savoir un sexe social". Ce qui signifie que le dimorphisme sexué est important, quand les hommes et les femmes ne se nourrissent pas de la même façon ; c'est l'alimentation qui laisse des traces importantes sur l'os. En fait, "les traits sexués (des os) présentent une forte variabilité selon les individus au sein d'une même population". Et en plus, le squelette change au cours de notre vie, "nous nous masculinisons avec le temps". Même l'histoire de la largeur des hanches pour le squelette féminin est un mensonge : "la largeur des hanches est principalement déterminée par des facteurs culturels et non par des facteurs génétiques".

Mais pourquoi tous ces mensonges ? Claudine Cohen nous parle d'images mythifiées, qui à défaut d'informer sur le réel partage des rôles chez nos ancêtre, nous informe de la conception de la femme au XIXe et XXe siècle. Quand ce ne sont pas les récits bibliques qui servent de toile de fond. Savez-vous par exemple qu'il n'existe qu'un seul livre sur la femme préhistorique : "la femmes des origines" (7) de Claudine Cohen. A force d'être persuadé, que l'homme préhistorique c'est l'homme et la femme, on a pensé qu'en étudiant l'homme masculin, ça suffirait pour parler de nos origines, la femme n'étant que le faire-valoir de l'homme, attachée exclusivement à la reproduction. Un peu simpliste, non ?

On commence par se servir de la préhistoire pour justifier les inégalités des sexes, et justifier la différence des sexes, par le génétique, fait à dire à Pascal Picq : "les hommes se sont octroyés toutes les liberté, tout en en privant les femmes qui (...) jouissent de moins de liberté que les femelles chimpanzés." Pour arriver aux thèses douteuses, voire dangereuses du créationnisme, qui sonne comme le crétinisme, où la bible serait vérité quant à l'origine de l'humanité.

Juste un autre faux postulat de départ...

Laurence Waki - mars 2007


(1) - "L'ascension de l'homme", de Don Brorhwell, de Robin Place, de Peter Andrews, de Christopher Stringer, de Nigel Seeley, ed Solar

(2) - Marina Yaguello, "Les mots et les femmes", ed Petite Bibliothèque Payot

(3) - Pascal Picq, "L'éternel féminin en paléonathropologie et en préhistoire", dans "Féminin/masculin, Mythe et idéologies, dir. Catherine Vidal, ed Belin

(4) - Catherine Vidal, "Cerveau, sexe & pouvoir, ed Belin. "Féminin/masculin, Mythe et idéologies, dir. Catherine Vidal, ed Belin

(5) - Alain Testart, "la femme et la chasse", dans "Hommes, Femmes, la construction de la différence", dir. Françoise Héritier, ed Le Pommier

(6) - Évelyne Peyre, "du sexe et des os", dans "Féminin/masculin, Mythe et idéologies, dir. Catherine Vidal, ed Belin

(7) - "La femmes des origines. Images de la femme dans la préhistoire occidentale" de Claudine Cohen, ed Belin-Herscher


A vous de voir :

http://clio.revues.org
http://terrain.revues.org
www.hominides.coml
www.dialogare.ch