MUSÉE DE L'IMMIGRATION...C'est la deuxième réouverture de musée en cette rentrée 2007 (1). Anciennement le Musée National des Arts africains et océaniens fermé en 2003, le Palais de la Porte Dorée abrite désormais la Cité Nationale de l'Histoire de l'Immigration. Et encore un nom à rallonge. Et encore le mot Cité à la place de Musée. Cela signifie-t-il désormais que le mot "musée" est démodé ? Ou juste une nouvelle tendance passagère ? D'après le dossier de presse, "la Cité (signifiant avec ses multiples activités, je suppose) abrite le musée national français de l'histoire de l'immigration". Nous voilà en présence d'un lieu à trois noms. Comme pour l'Architecture : Palais de Chaillot-Cité de l'architecture-musée des monuments français... Pour ma part, je préfère dire que je vais au Musée, plutôt que de dire je vais à la Cité, qui en plus porte à confusion (2). À quand une Cité du Louvre, une Cité de l'impressionnisme, une Cité de l'art moderne... ?! Par contre, autant la "Cité de l'Architecture et du Patrimoine" a eu le droit à une présence politique extrêmement enthousiaste, avec un discours de notre président Sarkozy (3), autant la "Cité Nationale de l'histoire de l'immigration" a été boudée par le gouvernement actuel. À la fin de son discours, le président déclare : "À ceux sui s'interrogeaient pour savoir si c'était bien la place d'un président de la République de parler de l'architecture, eh bien je veux répondre que si le chef de l'Etat considère l'architecture comme sujet secondaire, il ne faudra pas se plaindre que dans cinquante ans il n'y ait pas les projets d'aujourd'hui à montrer. L'architecture c'est l'identité de notre pays pour les cinquante ans qui viennent." L'immigration serait-elle un sujet secondaire ? Ou ce gouvernement serait-il en mauvais terme avec tout ce qui concerne l'immigration ? Un sujet épineux, peut-être ? Peut-être que si l'Etat français avait reconnu les bienfaits de l'immigration, on aurait pu aborder différemment le sujet délicat des "bienfaits" de la colonisation. Mais peut-être est-il plus confortable pour certains de penser que ce que la France apporte est meilleur que ce que l'extérieur pourrait lui apporter... Voilà pourtant un musée forcément politique, qui parle de nation, de la France, de son histoire. L'histoire même de ce musée révèle l'évolution de la France, d'abord lieu de l'exposition coloniale de 1931 vantant nos "possessions", pour devenir un palais accueillant le Musée des colonies, et décolonisation oblige, il devient en 1960 le Musée national des Arts d'Afrique et d'Océanie jusqu'en 2003. Est-ce un atout ou un handicap d'avoir un tel passé ? Voilà un musée qui ne cesse de poser des questions ! On aurait dû le baptiser le Musée aux questions ! À défaut, permettez-moi de remplacer son nom actuel, péniblement pompeux, par un simple Musée (4) de l'Immigration, pour vous parler de notre visite. Parce que nous sommes le 1er dimanche du mois, le musée est gratuit. L'audio guide est également gratuit : un boîtier d'un genre nouveau puisqu'il y a deux capteurs, l'un à même le boîtier, l'autre au bout d'un stylet, suivant la signalétique.
En route pour le 1er étage, pour l'exposition temporaire, où nous croisons un homme vêtu d'un habit singulier, d'une rare dignité, qui nous précise que l'audio guide est uniquement pour l'exposition permanente du 2ième étage. J'aurais aimé le photographier mais la peur qu'il le prenne mal m'a retenu. Peut-être que vous aussi vous le croiserez... L'exposition temporaire, "Les réfugiés arméniens (1917-1939)" est plutôt rudimentaire avec une enfilade de panneaux, qui se finit sur un film court. Toutes ces photos de familles décimées, de familles survivantes, tous ces documents, qui suscitent l'incompréhension face à la Turquie, qui ne reconnaît pas encore ce génocide. Effectivement difficile de justifier un tel acte et d'y trouver des raisons valables, pourtant les registres notifiant les millions d'orphelins causés par le génocide existent. Et si cette page sordide est reconnue, la Turquie fera-t-elle partie de l'Europe ? Nous voilà à parler de la politique européenne actuelle. Il s'agit maintenant de mettre les casques pour visiter la partie permanente du musée. On capte des témoignages d'étrangers pour qui la France veut dire quelque chose. Ce sont eux, qui nous parlent de la fierté d'être français ! On avait oublié. Ce sont ces immigrés, venus du monde entier, qui nous rappellent la chance que nous avons d'être né en France, qui nous parlent des valeurs françaises justifiant leur choix pour notre pays. Tous ces témoignages nous font frissonner. Avec un peu de honte aussi : ces gens qui ont mis la France sur un piédestal, cette "Fraaannce", comment a-t-elle traité les immigrés ? J'ai du mal à cacher les larmes qui coulent sur mes joues sur l'un des témoignages, qui nous rappelle qu'émigrer, c'est partir, se séparer de ceux qu'on aime, pour souvent ne plus jamais les revoir.
Nous parcourons le lieu de façon intuitive : on n'a pas tout lu, mais nous voilà baigné dans une atmosphère particulière, qui nous rappelle une évidence : C'est surtout l'étranger qui veut devenir français ! C'est surtout lui qui tient à notre pays et y vivre. Nous qui sommes français de fait, on ne se pose même pas la question. Comme celui qui est privilégié ne se pose pas la question de ses privilèges, ça fait partie de sa panoplie, voire même de ce qu'il qualifie être son identité. On quitte l'exposition avec sentiment de fierté, que ces gens aient choisi notre pays, comme si être français prenait un sens... à cent lieues d'un ministère de l'identité. Bien sûr qu'un pays ne peut accueillir tout le monde, de même qu'il n'est pas souhaitable qu'un pays se vide de ses habitants, par contre un pays peut avoir un politique d'immigration claire, qui respecte la dignité des individus. On ne choisit pas son lieu de naissance, sa nationalité, ses parents, ni son sexe. Être jugé selon ces critères forcément indépendants de notre volonté, c'est subir des discriminations. Et voir des individus s'exprimer c'est sortir des a priori sur "l'Autre". Plus qu'un musée sur l'immigration, nous venons de visiter un musée militant pour l'abolition des ségrégations. Et cerise sur le gâteau, même les toilettes lancent un défi à la ségrégation : les toilettes sont mixtes ! Hommes et femmes se croisent sans problème dans ce lieu d'aisance. Ce que me confirme la vendeuse de la librairie qui n'a entendu aucune plainte à ce sujet. La vendeuse, ainsi que tout le personnel du musée sont charmants, comme si ce musée était leur lieu ; investis d'une mission, ils semblent tous très fiers de travailler là. En partant nous croisons une petite fille qui demande à sa mère : - C'est quoi l'immigration ? Sur les marches extérieures du musée, me voilà à rêver d'un nouveau monde, un pays sans discrimination, qui suivrait l'article 1 de la Constitution : "La France est une République indivisible, laïque, démocratique et sociale. Elle assure l'égalité devant la loi de tous les citoyens sans distinction d'origine, de race ou de religion." Auquel il serait temps d'ajouter "et sans distinction de sexe". Et voici ce monde rempli d'individus riches de leurs singularités, et citoyens d'un pays à forte valeur ajoutée : l'égalité. Ça pourrait commencer par : "I have a dream" (5)...
Laurence Waki - novembre 2007 (1) L'inauguration de la Cité Nationale de l'Histoire de l'Immigration a eu lieu le 10 octobre 2007, soit 3 semaines après l'inauguration de la Cité de l'Architecture et du patrimoine du 17 septembre 2007, pendant les Journées européennes du Patrimoine. (2) Cité : définition (source : Le Petit Larousse 2005) (3) Vous pouvez lire ce discours d'ouverture de la Cité de l'Architecture et du Patrimoine : www.citechaillot.fr (4) Musée : lieu, établissement où est conservée, exposée, mise en valeur une collection d'oeuvres d'art, d'objets d'intérêt culturel, scientifique ou technique. (source : Le Petit Larousse 2005) (5) "I have a dream", (je fais un rêve), le nom du célèbre discours de Martin Luther King en août 1963, prônant l'égalité des hommes blancs et noirs ; mais pas encore l'égalité des hommes et des femmes. - I_have_a_dream e_discours À vous de voir : - le dossier de presse : ici |
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