"Mademoiselle", un détail ?

En relation avec mon livre "Madame ou mademoiselle ?", un article écrit pour la page Débats du journal Le Monde.

 

...L'utilisation de la civilité "mademoiselle" serait un problème mineur, un détail sur lequel il serait inutile de s'attarder... Pensez donc ! Un mot qui concerne toutes les femmes. Toutes les femmes ne sont pas battues, violées, prostituées, enfermées... des sujets dont on aime faire les gros titres, mais toutes ont connu l'appellation "mademoiselle", ce qui concerne directement plus de 50% de la population, plus de 30 millions de françaises. 30 millions de femmes, un détail ?

Une appellation qui, dans la vie de tous les jours, les place en dépendance du regard de l'autre, qu'il soit un homme ou une femme ; l'autre s'adresse avec ses jugements de valeurs sur l'âge, l'apparence, le respect, en fonction de ses désirs sous-jacents telle la séduction ou la domination. Et tous les papiers où il faut cocher une civilité, sous-entendu : avez-vous, oui ou non, atteint le "statut" de femme mariée ? Pourquoi l'identité des femmes serait rattachée au fait qu'elle se soit un jour mariée, ce qui n'est jamais le cas pour tout individu de sexe masculin.

Suivant le sexe d'un individu, la loi française ne donnerait pas les mêmes droits ? J'ai une bonne nouvelle : si dans ce cas-là, la loi française ne fait pas de discrimination. C'est dans la pratique que ça se gâte. Je pensais pourtant, qu'avec la pratique, on avait enfin compris que les femmes pouvaient faire autre chose que se marier pour qu'on leur reconnaisse un statut social.

C'est au quotidien que des femmes vivent mal cet étiquetage. C'est au quotidien que cette femme homosexuelle doit subir les réflexions de ses collègues. Elle me confie son malaise, cette intrusion dans sa vie privée, de ne plus supporter ce "mademoiselle" devant son nom qui fait tant jaser. C'est du quotidien, cette femme qui me sort fièrement son chéquier et me montre le "Madame" devant son nom. "Vous voyez ça, j'ai mis dix ans pour l'avoir !" Je n'ai pas osé lui répondre que c'était sa banque qui était dans l'illégalité ; elle semblait si fière de sa victoire. Et du quotidien, cette autre femme qui me montre ses enfants, pensant qu'être mère de trois enfants devrait lui donner le droit, tout de même, d'être appelée "Madame" ! Avec toujours cette idée qu'une femme fait toute seule des enfants, on pourrait même croire qu'elle les fabrique (!), que c'est un truc de femme, on calcule ainsi un taux d'enfant par femme ; on en oublierait presque que la médecine a découvert depuis un certain temps déjà qu'il faut un homme pour la conception, qu'après c'est Dame Nature qui fait son oeuvre, et qu'une fois l'enfant au monde, c'est aux adultes qui l'entourent de prendre la responsabilité de son éducation. Mais dans l'idée que femme signifiait fournir à la France un taux de fécondité, regardez comme les femmes ont bien travaillé, ont même dit des hommes et femmes politiques - pas franchement experts en science médicale ! - dans cette logique-là, cette mère-célibataire n'a pas compris qu'elle n'était toujours pas considérée comme femme à part entière ; le "mademoiselle" lui semblait insultant.

Certains diront qu'il n'y a pas matière à débat, et rejettent le sujet. Ils ont raison : il n'y a pas débat possible sur l'utilisation de la civilité "mademoiselle". Parce qu'en vérité, la civilité n'a pas de valeur juridique ; si vous Monsieur, souhaitez vous faire appeler "mademoiselle", on ne peut légalement contester votre choix. La civilité n'est pas l'état civil, malgré la parenté orthographique.

Le vrai débat est : Pourquoi n'informe-t-on pas les femmes de leurs droits ?

Même les féministes se sont faites abuser puisqu'elles demandaient la suppression de l'appellation "mademoiselle" (Le Monde du 21 avril 2006). Il est clair que l'ignorance maintient l'usage. Mais pourquoi maintient-on la double appellation pour les femmes ? Parce que si c'était vraiment dérisoire, comme certains le prétendent, ça ferait belle lurette que "mademoiselle" s'en serait allée...

Imaginons ce qui se passerait si les femmes avaient uniquement la civilité "Madame". Dès leur naissance, comme les garçons, elles auraient une civilité définitive, supposant également qu'elles conserveraient leur prénom et nom tout au long de leur vie. Du coup, il serait injustifiable que s'appelant Madame Dubois avant d'être mariée, on lui impose de s'appeler Madame Lehoux, sous prétexte qu'elle épouse un Monsieur Lehoux. Et pourquoi ce ne serait pas lui, qui s'appellerait Monsieur Dubois ? C'est sûr que c'est plus facile avec le "mademoiselle", on peut faire avaler la couleuvre du changement de nom.

Et quelle couleuvre ! Qui sait qu'il existe une loi fondamentale sur le nom de naissance ? Cette loi remonte à la Révolution Française (1789), et même le code civil napoléonien (1804), instituant la minorité des femmes mariées, n'a pas osé y toucher.

"Aucun citoyen ne pourra porter de nom ni de prénom autres que ceux exprimés dans son acte de naissance."

Ce qui signifie notamment qu'aucune femme n'est tenue de porter le nom de son mari. Le nom de son époux ne sera jamais son vrai nom ; il s'agit d'un nom d'usage. D'ailleurs s'il y a divorce, son ex-époux peut décider de lui retirer quand il le souhaite, ce nom, qu'elle avait cru s'approprier. Pourtant la France ne manque pas d'expressions camouflant cette réalité ; le "nom de jeune fille", sous-entendu un nom provisoire avant de devenir une femme et de prendre le nom d'un homme, car en substance, être une femme ce serait être mariée ; le "nom de famille", hérité du "chef de famille", l'homme possédant seul l'autorité paternelle, exclusivité supprimée en 1970.

Mais reprenons ma petite histoire. Madame Dubois veut garder son nom, donc son identité, mais souhaite toujours épouser son Monsieur Lehoux. Et pour les enfants ? Pourquoi le nom de Monsieur plutôt que le nom de Madame ?
- Soit toute la famille veut porter le même nom, et rien n'empêche Monsieur Lehoux d'ajouter à son nom le nom de sa femme. On le voit peu, mais Monsieur Lehoux-Dubois serait un pionnier, et cela est tout à fait légal.
- Soit, on va juste transmettre les deux noms. Mais ils feront comment les enfants Dubois-Lehoux (ou l'inverse) avec leurs propres enfants ?

Et les joues de nos politiques s'enflammer sur la transmission du nom, pour obtenir, par un subtil tour de passe-passe, de quasiment rester au même point : si il y a désaccord, on prend d'autorité le nom du père. Et voilà un problème de réglé ! Mais quelle excuse donner à la prédominance du nom paternel ? Mais c'est vrai, on a eu chaud, le "mademoiselle" est toujours là ; qui fait croire aux femmes que leur nom est provisoire, donc secondaire. Toujours si futile, le "mademoiselle" ? Voilà ce que peut cacher le "mademoiselle", la transmission du nom paternel, via une identité floue de l'individu de sexe féminin.

Voyez la fierté de cette homme dont la boutique porte son nom. Constatez la vexation que peut être un nom volontairement mal prononcé. Ressentez le plaisir de voir son nom figurer au bas d'une création dont on est fière. Tentez de retrouver d'anciennes amies qui ont changé de nom et cette incapacité (quand on les a retrouvées !) de les appeler avec ce nom d'emprunt.

Le nom des femmes serait-il dérisoire ? L'identité des femmes serait-elle un détail ? Peut-on dire avec certitude que le mot "mademoiselle" est un mot anodin ? Si l'usage de la civilité "mademoiselle" reste pour certains un détail, c'est un détail révélateur d'une certaine conception de la société. A l'heure où Ségolène Royal peut occuper la place de président de la République , on n'entend plus "les hommes politiques" mais "les hommes et les femmes politiques" ; on n'entend plus non plus "les candidats", mais "les candidats et candidates" ; ce qui n'empêche pas certains mal informés, voire mal attentionnés, de se demander si il ne faudrait pas plutôt dire mademoiselle au lieu de Madame Ségolène Royal. Un mot n'est jamais là par hasard.

Laurence Waki - février 2007