LE 8 AMERICAIN

...Le 8 américain est un jeu de cartes facile à apprendre, qui s'intensifie avec l'augmentation du nombre de joueurs. Les débuts de partie avec de nouveaux joueurs peuvent devenir des jeux en eux-mêmes, disons plutôt un jeu de pouvoir ; car il s'agit d'abord de se mettre d'accord sur le rôle de chaque carte, en dehors du 8 qui lui met, en général, tout le monde au même diapason.

- Avec le 10, on rejoue !
- Ah, non pas chez moi !
- Tu fais quoi avec le valet ?
- On change de sens.
- C'est pas avec le 7 ?
- ...
Et ça peut prendre du temps... Tout dépend de qui vous l'a appris.

Je ne peux jouer à ce jeu sans penser à elle. C'est elle qui m'a appris ce jeu, l'amie de ma grand-mère. Je devais l'appeler tante Cécile. Une décision qu'elles avaient prise toutes les deux, quand j'ai commencé à partir en vacances avec elles. Je ne pouvais pas selon les critères de ma grand-mère, l'appeler juste Cécile. Pas non plus mamy ou toute déclinaison de cet acabit, qui certainement retirait à ma grand-mère son exclusivité. Donc fut décidé le nom de tante Cécile, qui pour moi étais une sonorité, qui n'avait rien à voir avec le statut de "tante", mais sonnait comme "tentessessile". Même encore aujourd'hui quand je parle d'elle, je me suis tellement habitué à cette sonorité, que je ne m'aperçois jamais que j'associe à son prénom le mot tante. C'est quand les autres me demandent si il s'agit de la soeur de ma mère, que je m'en aperçois. Bizarre avec le recul, le choix de cette appellation.

Tous les ans à Paques, nous partions toutes les 3 en vacances. Ma grand-mère étant couche-tôt, on se retrouvait toutes les deux tous les soirs à jouer. Elle connaissait pleins de jeux de société, ce qui était complètement inconnu au bataillon dans ma famille. Un autre univers pour moi. Grâce à elle j'ai franchi le cap du jeu de la bataille dans lequel j'étais confiné.

J'en profite ici pour lui rendre hommage. Pour l'enfant que j'étais, elle faisait vraiment partie de ma famille. Finalement le mot "tante" n'était pas si mal choisi. Mais comme officiellement elle n'est pas de ma famille, je ne sais pas ce qu'elle est devenue, mais où qu'elle soit, je la salue avec tendresse. Je pense qu'aujourd'hui avec les familles recomposées, ce genre de situation risque de se reproduire souvent. Enfant, on fait des belles rencontres de gens qu'on associe à sa famille, mais que sa propre famille finit par écarter. Tout dépend aussi du sens que l'on donne au mot famille.

Je me souviens de cette femme tout en rondeur, une ancienne couturière qui a laissé des traces sur mes vêtements d'enfant ! Veuve d'un mari dont je voyais la photo chez elle, me demandant quel couple il faisait, lui tout freluquet. Un autre mystère était l'amitié qui l'unissait avec ma grand-mère. Elle, expansive, chef de bande, qui dirigeait une association d'Anciens, je crois même d'anciens combattants, avec énergie, toujours par monts et par vaux, et ma grand-mère, timide, un peu prêchi-prêcha, se préférant dans l'intimité de son chez soi. Et voilà ce couple d'amitié que tout oppose m'entourer d'affection.

Cette femme avec ses jeux de société m'ouvrait une porte sur la vie en société, me donnait un moyen d'interagir avec les autres. Mais la vie d'adulte fait parfois oublier l'importance de jouer. Et le 8 américain s'est retrouvé dans le rayon souvenir.

Jusqu'au jour où l'envie de jouer aux cartes nous a pris, à mon chéri et à moi. Et devinez quel jeu de cartes nous connaissions tous les deux ? Comme pas hasard, le 8 américain. Enfin après s'être mis d'accord sur les mêmes règles...

Laurence Waki - juin 2007